|
Nathalie Kosciusko-Morizet: pollution et santé, limitons les dégâts !
Rapporteur, l’an passé, à l’Assemblée Nationale de la charte de l’environnement, la jeune députée UMP de l’Essonne fait le point sur un sujet qui embarrasse les industriels et empoisonne petits et grands : l’impact de la pollution chimique sur la santé. Enfin un peu d’air frais en politique !
Propos recueillis par Emmmanuelle Blanc
 |
|
Ne pas se fier à l’apparente fragilité de cette jolie blonde ni à sa jeunesse : du haut de ses trente et un ans, Nathalie Kosciusko-Morizet est une femme qui sait ce qu’elle veut et, surtout, comment l’obtenir. Polytechnicienne, députée UMP de l’Essonne, présidente du groupe d’études Santé et environnement de l’Assemblée nationale, elle s’est démenée pour que soit enfin adoptée, au printemps dernier, la Charte de l’environnement. En décembre, elle organisait et orchestrait une journée de rencontres parlementaires sur la préoccupante – et embarrassante – question de l’impact des pollutions chimiques sur la santé. Entretien avec une militante qui ne manie pas la langue de bois et qui voit l’avenir en vert. Emmanuelle Blanc.-La Charte de l’environnement devrait être inscrite en mars prochain dans le préambule de notre Constitution. Que proclame-t-elle ? Nathalie Kosciusko-Morizet.-Que “ chacun a le droit de vivre dans un environnement équilibré et respectueux de sa santé ”. Cet article premier aura la même force juridique que celui de la Déclaration universelle des droits de l’homme. La Charte précise également que toute personne a le devoir de préserver cet environnement, de l’améliorer, de prévenir les dommages qu’elle pourrait lui infliger et de les réparer le cas échéant. Enfin, elle institue le principe de précaution : même en situation d’incertitude scientifique, si un projet risque d’affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques devront prendre des mesures. En clair, elle rend l’homme responsable de l’écrin dans lequel il vit. Cela peut paraître évident à certains, mais les difficultés que nous avons rencontrées pour faire adopter ce texte, dont on parle pourtant depuis trente ans, ont montré à quel point l’environnement est un sujet qui dérange. Très peu de députés se sont mobilisés pour le soutenir, et pas davantage, curieusement, les partis verts et les associations écologistes, mis à part le World Wildlife Fund (WWF) et France Nature Environnement (FNE). Sans compter, mais il fallait s’y attendre, l’énorme pression du lobby industriel pour décrédibiliser la Charte et me discréditer en tant que rapporteur. C’est simple : si le président de la République n’avait pas porté ce projet à bout de bras et n’était pas intervenu personnellement pour qu’il aboutisse, il serait toujours dans les tiroirs... E. B. – On dit que les rencontres parlementaires Santé Environnement de décembre ont également failli ne jamais avoir lieu... N. K.-M.- J’avais volontairement choisi un angle qui ne laisse personne indifférent, qui puisse agir comme un levier pour sortir de cette inertie générale. La santé en est un : c’est un sujet sur lequel nous sommes tous très réactifs, tous prêts à nous mobiliser. Expliquer les liens, réels ou présumés, entre les pollutions chimiques et notre santé était donc, à mon sens, une façon d’informer et de donner une réalité aux problèmes liés à l’environnement. Ce genre de colloque étant habituellement financé par des industriels, j’en ai sollicité, et invité, une vingtaine. La plupart n’ont jamais répondu, d’autres ont décliné mon offre, espérant peut-être que le projet échouerait. Ce sont finalement les trois ministères concernés (Santé, Écologie et Développement durable, Recherche) qui ont, chose exceptionnelle, débloqué les fonds nécessaires. Du coup, deux représentants de l’industrie chimique ont été dépêchés in extremis. E. B. – L’industrie chimique, dont le public n’a pas une image très flatteuse ces temps-ci, n’aurait-elle pas pourtant intérêt à jouer la transparence ? N. K.-M.- C’est évident. Certains industriels l’ont compris, acceptent de voir les choses en face et d’en parler. Mais la plupart sont franchement réticents à entrer dans le débat. Leur position est ferme : tant qu’il n’y a pas de preuves formelles, il n’y a pas lieu de discuter... Je crois au contraire que, lorsque le doute s’installe, que des scientifiques se posent des questions, émettent des réserves, il y a déjà matière à réflexion, à évaluation et, s’il le faut, à actions préventives. Or, pour cela, nous avons justement besoin du concours de l’industrie chimique. Elle est la mieux placée pour évaluer les substances et, si elles s’avèrent effectivement dangereuses, pour travailler sur leur substitution. Elle ne peut plus se permettre de refuser sa part de responsabilité vis-à-vis de l’environnement. E. B. – Quels sont-ils, justement, ces produits chimiques d’autant plus inquiétants qu’ils sont invisibles ? N. K.-M.– Ils sont partout ! Chaque jour, nous entrons en contact avec des milliers de substances différentes : elles sont dans l’air, l’eau, les aliments, les produits cosmétiques, les médicaments, les peintures... Ces cinquante dernières années, au moins trente mille nouvelles molécules ont été mises en circulation et seulement une sur cinq a été évaluée ! C’est vrai que celles qui l’ont été représentent plus de 90 % de l’ensemble, en termes de volume. C’est aussi vrai que toutes ne sont pas nocives. Mais d’autres peuvent très bien être toxiques à dose infime et subsister très longtemps dans l’organisme. C’est d’ailleurs ce qu’a démontré l’enquête conduite récemment par le WWF, à laquelle ont participé quatorze ministres européens de la Santé et de l’Environnement. L’objectif était de rechercher, à partir d’un échantillon de leur sang, 103 produits chimiques toxiques. Les résultats sont édifiants : le ministre le moins contaminé en présentait 33 et le plus touché, 43 ! Le représentant français, Serge Lepeltier, était dans la moyenne : 37 substances retrouvées, dont le DDT, pourtant interdit dans notre pays depuis plus de trente ans... E. B. – Et qu’attend-on pour évaluer toutes ces molécules qui nous “ cernent ” ? N. K.-M.– On attend que la proposition de directive européenne, appelée Reach (Registration, Evaluation, Authorisation of CHemicals), soit enfin adoptée. Elle vise à obliger les industriels à apporter à une future agence européenne les éléments prouvant que leurs produits sont sûrs, alors qu’actuellement, c’est aux autorités de démontrer qu’ils sont dangereux. Trente mille substances existantes sont concernées par cette réforme, qui prévoit aussi une évaluation systématique de toute nouvelle molécule avant sa mise sur le marché. Le problème est que Reach est attaqué par un lobby d’industriels qui jugent son coût – et ses conséquences ? – exorbitant pour leurs entreprises... E. B. – Entre les discours funestes des uns et les paroles apaisantes des autres, qui doit-on croire ? N. K.-M.– Les messages confus et contradictoires qui circulent reflètent notre niveau de connaissances : les conséquences des pollutions chimiques sur la santé publique sont encore trop floues pour qu’un consensus se dessine. On peut avoir la preuve qu’un environnement est pollué sans pour autant être en mesure d’estimer le risque pour la population. D’autant que ce risque peut se manifester à des milliers de kilomètres de son lieu d’origine. Exemple : Tchernobyl. En outre, les maladies que l’on attribue aujourd’hui à la pollution sont complexes et peuvent avoir des causes multiples... Toutes ces incertitudes entretiennent l’inquiétude, incitent à verser dans le catastrophisme. Il faut, à mon sens, lutter contre cette tendance qui ne mène à rien. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut attendre les bras croisés. Il y a vingt ans, faute de preuves formelles, rien n’a été fait pour mettre en garde les fumeurs contre les substances chimiques présentes dans les cigarettes. On paie aujourd’hui par des milliers de décès cet attentisme. Doit-on reproduire cette expérience désastreuse ou, enfin, tirer les enseignements des erreurs passées ? E. B. – Et le citoyen, dans tout ça, que peut-il faire à son niveau ? N. K.-M.– Ne pas attendre de l’État qu’il prenne tout en charge : le rôle de ce dernier est essentiel, mais il ne peut pas bouger seul. Le consommateur, lui, a entre les mains un pouvoir énorme : celui du porte-monnaie. Entre deux produits équivalents, il peut choisir celui qui semble plus pertinent en termes d’écologie (emballage minimal, matériaux recyclables...), le plus respectueux de son milieu naturel (eau, air, énergie...). C’est vrai que, pour cela, il doit aller à la rencontre de l’information, car celle-ci n’est pas suffisamment diffusée. J’ai d’ailleurs créé un site Internet – www.consodurable.org – à cet effet : il répertorie des produits, des entreprises qui ont une démarche intéressante vis-à-vis de l’environnement ou du commerce équitable, il donne des conseils pratiques, il évalue votre “ éco-attitude ”... Au citoyen aussi de s’interroger sur ses propres pratiques : comment consomme-t-il, comment se transporte-t-il ? Quels équipements a-t-il chez lui, lui permettent-ils d’économiser de l’énergie, de l’eau... Chacun doit pouvoir trouver, à son niveau d’engagement, des gestes positifs. Non pas des “ gestes-alibis ”, qui donnent bonne conscience et justifient que l’on ne fasse rien d’autre, mais des actes issus d’une réflexion d’ensemble, tournés vers le monde, vers l’avenir. Propos recueillis par Emmanuelle Blanc
Gros plan sur l'avenir Le 21 juin 2004, parallèlement à la Charte de l’environnement, un Plan national Santé-Environnement (PNSE) 2004-2008 a été initié par les ministères de l’Écologie, de la Santé et du Travail. Il comprend quarante-cinq actions, dont douze sont classées prioritaires, et poursuit trois objectifs : - garantir un air et une eau potable de bonne qualité ; - prévenir les pathologies d’origine environnementale et en particulier les cancers ; - mieux informer le public et protéger les populations sensibles (femmes enceintes et enfants, notamment). De la réduction des émissions de particules Diesel à la surveillance des points de captage d’eau potable, de la mise aux normes des incinérateurs à la création d’une redevance taxant les pesticides... on ne doute pas de la sincérité de ce vaste programme. Reste à trouver les moyens et les volontés pour l’appliquer. De 0 à 20 ans Pour la première fois, une étude se propose de suivre, de la naissance jusqu’à l’âge de vingt ans, un échantillon de 10 000 (voire 20 000) enfants représentatifs d’une génération de la population française. Cette enquête multicritère (catégories socioprofessionnelles, régions, origines ethniques...) sera confiée à l’Institut de veille sanitaire (InVS) et à l’Inserm. Elle devra répondre à trois questions : à quel âge et à quels niveaux les enfants sont-ils imprégnés par différents polluants ? À quels stades de croissance voit-on apparaître des effets sur la santé ? Quelle est la nature et la force de la relation entre les expositions et les effets ? Le dépouillement des résultats se faisant au fur et à mesure, les premiers, concernant certaines maladies infantiles mises sur le compte de la pollution (bronchiolite, symptômes asthmatiformes, allergies...), pourraient tomber assez vite. Un regret : il faudra attendre 2007 pour que ce projet titanesque soit mis en route... Un logo pour bientôt ? C’est son idée, et Nathalie Kosciusko-Morizet est bien décidée à se battre pour elle. Elle est partie du principe que personne, mis à part les spécialistes, ne connaît les substances chimiques citées sur les emballages. Or certaines de ces substances peuvent être toxiques en cas de mauvaise utilisation. La parade : un logo unique et visible, indiquant justement la présence de ces molécules nocives pour la santé. D’un seul coup d’œil, les consommateurs comprendront qu’il ne faut jamais détourner ce produit de son indication initiale et ne pas en abuser. D’après les analyses publiées récemment par l’association UFC-Que Choisir, les fameux désodorisants d’intérieur seraient, entre autres, des candidats de choix pour ce logo. Leur teneur en substances classées “ cancérogènes certains ” (benzène, formaldéhyde), “ cancérogènes possibles ” (toluène, naphtalène), “ allergènes ” (limonène) ou “ perturbateurs endocriniens ” (phtalates) le justifie amplement.
Écologie : petits gestes, grands effets Petits gestes, grands effets Quelques idées de comportements “ écologiquement corrects ” empruntées au site www.consodurable.org : - sélectionner des produits portant l’Éco-label européen ou la marque NF Environnement ; - préférer les produits d’entretien classiques aux lingettes à tout faire. Non seulement elles reviennent quinze fois plus cher, mais encore leurs 23 kilos par an et par foyer (contre 1,6 pour les bonnes vieilles méthodes) finissent à la poubelle, contrairement aux bouteilles, qui peuvent être recyclées ; - faire l’impasse sur les produits présentés en mini-doses (fromages, café, goûters, produits de beauté...), qui génèrent beaucoup plus d’emballages (dix fois plus pour 25 dosettes de café que pour un paquet de 100 grammes) ; - acheter des fruits et légumes de saison et, si possible, cultivés localement. On limite ainsi les nuisances des transports routiers et aériens ; - respecter le dosage des lessives indiqué par le fabricant. Inutile aussi de dépenser de l’énergie en lavant à haute température : la plupart des lessives n’ont pas besoin d’être ainsi “ boostées ” pour être efficaces ; - au supermarché, demander un sac “ consigné ” pour mettre ses courses (une fois usé, il est remplacé gratuitement). Les 17 millions de sacs plastique distribués chaque année mettent en effet 100 à 400 ans à se dégrader pour une utilisation moyenne de... 20 minutes ; - préférer les piles sans cadmium ni mercure et veiller à les déposer, une fois usées, dans un point de collecte. Elles seront ainsi recyclées. “ Perdue ” dans la nature, une seule pile peut en effet polluer 500 m3 d’eau et 1 m3 de terre pendant 50 ans ; - ne pas trop recourir aux bois de menuiserie (portiques, volets, meubles, barrières...), qui sont en effet traités avec différents produits chimiques (cuivre, chrome, arsenic...) qui, lorsqu’ils brûlent, se répandent dans l’air que l’on respire. Des chiffres dans l'air du temps - La pollution urbaine serait à l’origine de 30 000 décès prématurés chaque année. - 7 % à 20 % des cancers seraient imputables à des éléments environnementaux, dont les produits chimiques : on attribue à la mauvaise qualité de l’air 600 à 700 cas annuels de cancers du poumon parmi la population adulte urbaine. - L’asthme et les maladies allergiques ont doublé ces vingt dernières années. Pollution extérieure (trafic routier, industries...), mais aussi domestique (tabagisme actif et passif, monoxyde de carbone dégagé par les appareils de chauffage et d’eau chaude défectueux...) sont fortement suspectées. - Certaines substances chimiques – dont les pesticides – sont des perturbateurs endocriniens. Chez l’enfant, elles peuvent provoquer des malformations génitales masculines – deux fois plus fréquentes chez les enfants d’agriculteurs... –, des anomalies de la différenciation sexuelle, des pubertés précoces et des retards de croissance fœtale. - L’InVS a récemment établi un lien entre l’inquiétante augmentation de l’infertilité masculine et l’exposition répétée aux éthers de glycol, composés chimiques utilisés dans les peintures, encres et colles.
|